Le nom de Brunehaut réveille, pour certains Bourguignons, un souvenir enfoui au plus profond de la mémoire.
Brunehaut. C'est le nom de cette princesse wisigothe que les vicissitudes de sa vie portèrent à résider dans la vieille cité romaine d'Autun. C'est d'ailleurs dans l'abbaye Saint-Martin qu'elle avait fondée dans cette cité que reposera sa dépouille mortelle lorsque le rideau sera tombé sur le drame qui fut le dernier acte de sa vie mouvementée.
Elle naît en 534. Fille du roi wisigoth d'Espagne Athanagilde, elle a sa place parmi les grands de son époque. Elle reçoit l'éducation raffinée qu'offre la cour wisigothe, toute imprégnée de valeur d'ordre et de rigueur.
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Elle arrive auprès du roi d'Austrasie, Sigebert 1er, qu'elle épouse en 566.
L'empire des Francs, l'empire de Clotaire, est après la mort de leur frère Caribert († 567), dans les mains des trois frères : trois grands royaumes :  La Neustrie est à Chilpéric, l'Austrasie à Sigebert et la Burgondie le domaine de Gontran.
Après avoir répudié sa première femme, Audovère, Chilpéric 1er, roi de Neustrie, frère de Sigebert 1er, épouse la sœur aînée de Brunehaut, la princesse Galeswinthe.
Chilpéric a pour servante une femme nommée Frédégonde. Une intrigante, une ambitieuse, cette Frédégonde, aimant le pouvoir d'une façon exclusive, pour qui Chilpéric aurait ressenti une ardente passion.
Chilpéric se lasse rapidement de Galeswinthe et la fait assassiner pour épouser Frédégonde.
Ce crime qui blessa Brunehaut dans son cœur et dans sa chair ne put rester impuni. Elle résolut alors de venger sa sœur et ourdit sa vengeance. Dès lors, une haine acharnée, une haine mortelle, tenace, implacable, s'alluma entre les deux femmes.
Cette haine dont se nourissaient les deux femmes mettait constamment les royaumes de Neustrie et d'Austrasie à feux et à sang malgré les incessantes médiations initiées par Gontran, roi de Burgondie, frère de Sigebert et Chilpéric.
En 575, la Gaule espérait quelques trêves à ses maux. C'était sans compter Frédégonde qui soufflait sa rage à Chilpéric. Ce dernier engage à nouveau les hostilités contre son frère Sigebert qui, avec l'aide de ses Germains le vainc. Chilpéric n'a d'autre ressource que de s'enfuir avec Frédégonde.
Sigebert, au milieu même de son camp, alors installé à Vitry-sur-Scarpe, alors qu'il comptait mettre un terme à la vie de son perfide ennemi -Chilpéric, son frère-, qu'il venait de vaincre, et alors qu'il allait être hissé sur le pavois pour être déclaré roi de Neustrie, se fait assassiner des suites des manigances de Frédégonde.
Brunehaut ayant perdu son protecteur tombe au pouvoir des Neustriens qui n'attentent pas à sa vie et la conduisent prisonnière à Rouen après l'avoir dépouillée de ses biens et séparée de ses deux filles. Elle parvint avec l'aide d'un fidèle à faire échapper son jeune fils Childebert né en 570, qui est conduit dans la capitale austrasienne à Metz.
Âgé de cinq ans à peine, il y est proclamé roi d'Austrasie sous le nom de Childebert II le jour de Noël 575.
Brunehaut, pendant sa brève détention parisienne, avant d'être conduite à Rouen, avait rencontré Mérovée, un des six fils de Chilpéric, sur qui elle fit forte impression. Ce dernier ne peut résister au désir de la rejoindre sur son lieu de détention et, bravant les foudres de son père, l'épousa. La colère de son père ne se fit pas attendre. Chilpéric le captura, le retint prisonnier, et commanda qu'on le tonsurât.
À la demande du maire du palais austrasien, Chilpéric rendit sa liberté à Brunehaut qui put rejoindre son fils à Metz.
Mérovée s'échappa pour aller y retrouver la belle Brunehaut et, sur le point de tomber aux mains de son père, qui le poursuivait, il préféra se faire donner la mort par un de ses fidèles plutôt que d'affronter la colère paternelle. (À moins qu'un des sicaires de Frédegonde s'en soit chargé ?).

 


Le mariage de Sigebert
et de Brunehaut
Entre Brunehaut et Frédégonde
Les venins de la colère


 

 À  Metz, Brunehaut place le petit roi Childebert sous la protection de Gontran. Le roi de Bourgogne, se voyant sans héritier mâle, (les quatre enfants mâles qu'il a eut sont tous décédés), le désigne comme l'héritier de son royaume.
Au royaume d'Austrasie, la lutte est continuelle entre le parti des grands et la royauté. En 581, certaine de rencontrer un écho favorable auprès du parti aristocrate austrasien toujours en opposition au parti royal de Brunehaut, Frédégonde engage Chilpéric à offrir aux leudes austrasiens de désigner Childebert comme son héritier (il a alors 13 ans) à la condition qu'il rompe son alliance avec Gontran. Brunehaut mise en minorité par les grands d'Austrasie, tente, en vain, de s'opposer au pacte qui allait unir le fils de Sigebert aux assassins de son père.
Renforcé par son alliance austrasienne, Chilpéric ne résiste pas à la tentation d'abattre Gontran.
Mal lui en prit. Les Austrasiens ne firent pas jonction avec les Neustriens et Gontran détruisit une grande partie de leur armée :  le menu peuple de l'armée d'Austrasie s'était soulevé inopinément contre les ducs et « ceux qui vendaient le royaume et livraient les cités de Childebert à la domination d'un autre roi ». Brunehaut n'était pas étrangère à ce brusque revirement de la gente guerrière.
Le mouvement permit à Brunehaut de reprendre de l'autorité au sein du pouvoir austrasien.
Chilpéric fut menacé à son tour.
En 584, Chilpéric meurt assassiné un soir alors qu'il revenait de chasse.
Vengeance de Brunehaut ? Ce n'est pas certain. Frédégonde aurait pu se charger de cette œuvre :  venant de faire découvrir par inadvertance à son mari qu'elle avait un amant, elle aurait pris les devants.
Mise en péril un court moment par ce meurtre, Frédégonde avec des leudes neustriens restés fidèles, retourne la situation en Neustrie en sa faveur. Elle demande pour elle et son jeune fils qu'elle appela Clotaire, la protection du roi Gontran qui leur accorda son appui. Gontran se voyait déjà réunir dans ses mains tout l'empire de son père Clotaire.
En 585, Gontran confirme Childebert comme unique héritier afin de désarmer en Austrasie une opposition grandissante et dangereuse pour le pouvoir royal. Informé du forfait de Frédégonde qui a fait assassiner l'évêque de Rouen, il se brouille avec elle.
Contre ses ennemis, Frédégonde utilise son arme favorite : le meurtre. Brunehaut et son fils Childebert sont les cibles de tentatives manquées : même Gontran fait l'objet de tentatives de meurtre, déjouées elles aussi. Ce bon Gontran, en médiateur, fait tout pour éviter une guerre ouverte entre les royaumes francs et ménage à la fois Neustrie et Austrasie mais il meurt le 28 mars 593.
Childebert est reconnu roi des royaumes d'Austrasie et Burgondie mais reste dans sa capitale. Il envoie sa mère, accompagné de son second fils Thierry, prendre en charge le gouvernement de la Burgondie.
Les forces austrasienne et burgondienne maintenant conjuguées ne retinrent pas Frédégonde de prendre l'initiative et d'envahir le territoire de Soissons gouverné par Théodebert, le fils aîné de Childebert.
Cet affrontement des forces franques neustrienne et austrasienne, se solde par une victoire des Neustriens.
La supériorité des forces austrasiennes aurait permis à Childebert et Brunehaut d'obtenir vengeance de cette humiliante défaite, s'ils n'avaient pas été contraints de dépenser leur énergie à faire face à une dangereuse et mauvaise disposition des leudes à leur égard.
En 596 survient la mort de Childebert II, empoisonné dit-on, par la reine sa femme. Il avait vingt-six ans. Ses États sont partagés entre ses deux fils Théodebert II et Thierry II âgés de 10 et 9 ans. Frédégonde en profite pour s'emparer du royaume de Paris qui devait faire partie du partage.
Brunehaut dirigea toutes les forces austrasiennes contre l'agresseur neustrien. L'affrontement des deux armées, austrasienne et neustrienne, se produit en 597 à Laffaux (Latofao), entre Soissons et Laon, auquel assistent trois jeunes rois : le neustrien Clotaire et les deux austrasiens Thierry et Théodebert. Il se solde par une défaite des troupes de Brunehaut. «Les leudes de la France orientale se laissaient-ils battre volontairement pour nuire à la mère de leurs princes ?» : ils n'acceptaient pas les idées de restauration de la monarchie à la romaine de leur reine. Trop attachés à défendre leur indépendance ils n'hésitaient pas à s'engager sur la voie de la trahison.
Frédégonde ne profita pas longtemps de sa victoire ; elle mourut peu après.
Brunehaut délègue le gouvernement de la Burgondie et s'installe à la cour de Metz pour mieux surveiller les intrigues des grands, mais une crise majeure avec ses leudes, l'oblige à prendre la fuite et elle rejoint en fugitive la Burgondie avec son petit-fils Thierry.
Elle parvient néanmoins à reprendre l'avantage dans les négociations qu'elle engage avec ses leudes et même, à obtenir un accord offensif contre la Neustrie. Il fallait prendre sa revanche des deux défaites précédentes :  elle fut terrible pour les Neustriens. La Neustrie, le royaume de Clotaire, le fils de son ennemie, fut démembrée.
C'était l'heure d'un éclatant triomphe pour Brunehaut !  Mais son ennemie n'était plus là pour le voir.
Les conflits entre Neustriens, Austrasiens et Franco-Burgondes ne cessent pas pour autant. Pendant que Thierry se rend vainqueur d'une partie des troupes neustriennes à la tête desquelles Clotaire avait placé son fils le petit Mérovée comme représentant de la lignée royale, Clotaire fait face, sur l'Oise, aux Austrasiens commandée par Théodebert .
Thierry victorieux met le petit Mérovée mis à mort et s'apprête à prendre de Clotaire sur son flanc. Alors que la victoire était assurée, Thierry et Brunehaut apprennent avec stupeur, que le faible Théodebert, entraîné par sa femme et les leudes austrasiens toujours prêts à réduire la puissance de la royauté qu'ils craignaient de voir s'élever trop haut après la ruine du neustrien, venait de trahir et de conclure la paix avec leur ennemi.
Théodebert réduisait ainsi à néant les quarante ans d'efforts de sa grand-mère. Le ressentiment de Brunehaut à l'égard de son petit-fils Théodebert fut immense.
Elle n'eut pour but désormais que la perte de Théodebert et la réunion des royaumes Austrasien et Burgonde au profit de son petit-fils Thierry, poussant même, dans ce but, à la réconciliation avec Clotaire.
Pour mieux conserver son influence sur son petit-fils et éviter l'influence négative que pourrait avoir une bru, (à l'exemple de la femme de Théodebert), elle fait tout pour maintenir Thierry dans une conduite licencieuse et l'éloigner d'un mariage légitime malgré les remontrances des hommes d'église et de celles de saint Colomban : elle s'aliène ainsi le soutien de la plus grande puissance morale de l'époque.
Une nouvelle trahison de son frère Théodebert, rouvre les hostilités entre les Austrasiens et les Burgondes de Thierry. Ce dernier n'aspire plus qu'à la vengeance et prend la précaution d'acheter la neutralité du Neustrien. Les Austrasiens sont mis en déroute, le roi Théodebert, petit-fils de Brunehaut, mis à mort à Chalon sur Saône ainsi que son fils, enfant en bas-âge.

C'était l'heure du triomphe pour Brunehaut qui rejoint avec Thierry la capitale austrasienne d'où elle avait été honteusement chassée treize ans auparavant. Maître de la Burgondie et maintenant de l'Austrasie, il ne restait plus qu'à saisir le royaume de Clotaire pour faire renaître le grand empire des Francs. Avec les forces austrasiennes et burgondes réunies, dix fois supérieures à celles de Clotaire, la chose était aisée.
C'était oublier que des éléments de discorde internes à l'armée austrasienne l'affaiblissaient et que seule l'autorité de Thierry parvenait à la maintenir redoutable.
Les armées austrasiennes et neustriennes s'approchaient, prêtes à en découdre, lorsque la nouvelle de la mort de Thierry causée par une dysenterie qui l'emportât en quatre jours se répandit dans les deux camps. La mort le prenait à vingt-six ans. Il laissait quatre fils, dont le plus âgé Sigebert avait onze ans.
Plus de chef, plus d'autorité. L'armée d'invasion austrasienne s'évanouie aussitôt.
Brunehaut cherche à reprendre l'initiative et voudrait faire élever le jeune Sigebert sur le bouclier.
De son côté Clotaire ne perd pas de temps et passe à l'offensive. Mais déjà des leudes austrasiens passent à l'ennemi et se déclarent partisans de Clotaire.
Brunehaut ne sentant autour d'elle qu'embûches et trahisons quitte Metz pour Worms avec les quatre princes. Elle n'obtient pas en Germanie l'appui qu'elle attendait, pas plus qu'elle n'en obtient en Austrasie ou en Burgondie.
Tout le monde se conjure contre elle : maire du palais, leudes évêques. Tous l'abandonnent.
Elle réunit néanmoins une petite armée avec le petit Sigebert à sa tête qui doit rejoindre pour se renforcer une armée burgondienne.
Au bord de l'Aisne, un signal, non point celui de l'attaque : celui de la trahison. Les burgondiens vendus à Clotaire, tournent le dos et retournent au pays avec l'armée de Clotaire qui les suivit de loin, mollement.
La trahison était consommée. Toutes les villes ouvrent leurs portes à Clotaire.
Au coeur de la Burgondie, les traîtres à la cause de Brunehaut, son maire du palais, Warnachaire, tous les autres, les leudes, les riches, les puissants, ceux qui voulaient leur indépendance, et refusaient l'autorité monarchique, proclamèrent Clotaire roi de tous les Francs. Ils lui livrèrent les quatre fils de Thierry, Sigebert, Corbus, Mérovée et Childebert. Il en fit mourir deux et eut pitié pour Mérovée qu'il avait tenu sur les fonds du baptême, le quatrième, Childebert s'enfuit et ne reparut jamais.

 


Le supplice de Brunehaut
(Document Gallica)
L'hallali


 

 À  ccablée par tant de malheurs et de revers, courbée sous le poids de ses 79 ans, mais rassemblant toute son énergie, la vieille reine prend la fuite. Elle fuit pour échapper à Clotaire.
Mais la traque continue. À Orbe, (Aujourd'hui en Suisse. Canton de Vaud) elle est stoppée dans sa fuite par le connétable Herpon et conduite aussitôt auprès de Clotaire qui se tenait alors à Renève. (Côte d'Or. Canton de Mirebeau).
Frégédaire nous donne, dans sa chronique, le détail de la fin tragique et cruelle que lui réservait Clotaire.

"... Brunehaut, ayant été amenée en la présence de Clotaire, enflammé de haine contre elle, il lui imputa la mort de dix rois francs, c'est-à-dire Sigebert, Mérovée, son père Chilpéric, Théodebert et son fils Clotaire. Mérovée frère de Clotaire, Théodoric (Thiérry) et ses trois fils qui venaient de périr. L'ayant ensuite tourmentée pendant trois jours par divers supplices, il la fit conduire à travers toute l'armée, assise sur un chameau et attachée ensuite par les cheveux, par un pied et par un bras à la queue d'un cheval extrèmement fougeux ; ses membres furent disloqués par les coups de pied et la promptitude de la course du cheval".
 
L'unité de l'empire franc, rêvé par Brunehaut était réalisé par le fils de son ennemie.
Le prix de cette reconstruction, résultat de tant de meurtres, de misères allait être lourd de conséquence pour l'avenir de la dynastie mérovingienne. Cette victoire obtenu par Clotaire, avec l'aide des grands qui défendaient leur indépendance, sur l'ordre monarchique tant voulu par Brunehaut avait semé en son sein le germe de sa perte.
Le maire de Burgondie, Warnachaire, qui avait efficacement coopéré à la perte de Brunehilde, (Brunehaut), fit jurer au roi qu'il ne le déposséderait jamais de sa charge, et Chlother prit vraisemblablement le même engagement envers le maire d'Austrasie. C'est cette perte d'autorité des rois mérovingiens, devant l'autorité grandissante des maires du palais, consolidée par la promesse de Clotaire qui finit par entraîner la perte des mérovingiens au profit d'un maire du palais à l'autorité reconnue par tous les grands. La voie était ouverte maintenant à l'établissement d'une nouvelle dynastie ; celle des carolingiens.
 
Les restes de Brunehaut furent transportés dans l'abbaye de Saint-Martin d'Autun, (abbaye aujourd'hui détruite), qu'elle avait fondée avec l'évêque Syagrius, et enfermés dans un sarcophage de marbre blanc.
On sait par la vie de saint Hugues que « Brunehaut décora l'église de colonnes de marbre, de poutres de sapin, et d'admirables mosaïques »
Un millénaire plus tard, le sarcophage sera ouvert. On y trouvera un éperon et un peu de poussière.



SOURCE :
Chronique de Frégédaire - Traduction Guizot - Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France. tome II, pp. 191 - 192. L'orthographe des noms propres a été conservé dans le texte.
Texte reproduit dans "LA BOURGOGNE AU MOYEN-AGE" Document d'archives. Académie de Dijon. Centre Régional de recherche et de Documentation pédagogiques.


 

Édition 2014