E  n ce début du VIIIe siècle se profilait un immense danger. L'Occident tout entier était en péril.
Il était temps de faire taire les discordes, de mettre fin aux guerres civiles, de réunir ses forces. Qu'importait qu'on fût Germain, Gallo-Romain ou Burgonde quand une ruine commune menaçait tout le monde chrétien. L'Occident avait besoin d'un homme fort, d'un brave, d'un ardent chef de guerre. Le monde chrétien avait son sauveur, Charles Martel, connu par son indomptable courage.
 
Fils du Maire du Palais d'Austrasie, Pépin d'Héristal et de Alpaïde, sa deuxième femme, Charles avait été écarté de la succession de son père sans doute suite à la disgrâce de sa mère et d'un soupçon de complicité dans le meurtre en 714 de son demi-frère Grimoald.
Pendant que la mort de son père fait voler en éclats l'unité du royaume franc durement acquis par les victoires, et que Lyon et les contrées voisines de Burgondie se rendirent complètement indépendantes sous les évêques et les comtes, le jeune Charles croupissait en captivité où l'avait fait jeter Plectrude, la première femme de Pépin. La prétention de cette femme à vouloir gouverner avec son petit-fils Théodoald alors âgé de 6 ans passa aux yeux des leudes de Neustrie, courbés sous le joug par Pépin comme le dernier outrage. La Neustrie s'insurgea et infligea une défaite par les armes aux Austrasiens. Plectrude s'enfuit avec ses fidèles à Cologne.
L'anarchie s'installe, les ennemis s'avancent à tous les points de l' horizon, le royaume franc touche à sa perte

Les Austrasiens en péril cherchent chef. Un vrai chef. Le souvenir de la bravoure et du courage de Charles ne s'était pas effacé de leurs esprits. Ce dernier échappé de sa prison de Cologne (ou libéré par les Austrasiens ?) fut reçut comme le sauveur.
Les premiers combats de Charles contre les Frisons puis les Neustriens se soldèrent par des échecs. Mais il avait l'intelligence et l'audace des grands hommes de guerre. Il profite de l'hiver 717 pour réorganiser ses forces puis se rend auprès des Neustriens pour demander la principauté sur les Neustriens. La chose fut remise dans les mains de Dieu. Le 21 mars 717 les armes en décidèrent. De cette confrontation, Charles resta maître du terrain, puis s'en retourna faire face aux menaces immédiates des Saxons. Les Neustriens ne voulant pas rester sur leur défaite, reformèrent leurs forces, et firent appel au renfort du roi d'Aquitaine, Eudes. Ce dernier, bien que sentant déjà le grand péril qui risquait de se déverser sur ses terres du haut des monts pyrénéens, voyait aussi que son intérêt lui commandait de venir en aide aux Neustriens. Charles, libéré des Frisons à l'est mit toutes ses forces contre la coalition. Le nouveau choc des armées eu lieu près de Soissons en 719. La masse des Neustriens, et Wisigoths se débanda sous la charge des armées de Charles qui les poursuivit jusqu'à la Loire sans pouvoir les atteindre. Eudes, dans son repli, emmena avec lui Chilpéric II, le roi des Neustriens . Charles, alors tranquille, passa le reste de l'année à vaincre les dernières résistances.
Soucieux d'asseoir sa domination, il installa un roi mérovingien sous nom Clotaire IV et devint duc d' Austrasie, maître de l'État franc. Il offrit alors à Eudes "de faire amitié avec lui" si ce dernier lui remettait Chilpéric et ses trésors. L'imminence du danger venant d'outre Pyrénées était telle qu' Eudes scella le pacte et le roi fainéant mérovingien changea de maître. Charles sans doute par intérêt politique, lui conserva son titre de roi. Sa mort survenant peu après, il le remplaça par le fils de Dagobert III, Thierry IV tiré de l'abbaye de Chelles.
Charles gouvernait. Furieusement même. La Neustrie courbait la tête sous le joug tandis que les comtés de Burgondie cherchaient à conserver une indépendance qui leur était si chère. Il faut croire que les gouvernements successifs des maires du palais avaient fait preuve de grande faiblesse dans l'exercice de leur autorité. Que ce soit celui de Drogon, fils de Pépin de Herstal, maire du palais de Bourgogne en 687 († en 708), ou son fils Arnoul (ou Arnulf ou encore Arnold) († en 721 ou 723) qui lui succéda ou même encore de tous leurs prédécesseurs, depuis qu' un édit promulgué en 614 édictait : " Que nul ne soit comte qu'en sa propre province " (autrement dit, chacun est maître chez soit), les grands, l'aristocratie laïque mais aussi ecclésiastique, plus puissante encore, les comtes, les ducs refusaient la domination de Charles. Installés comme ils étaient dans une indépendance si fortement enracinée qu'elle provoqua quelques mouvements de "rébellion" suivie aussitôt d'une mise au pas de Charles qui leur fit bien comprendre qu'il était le plus fort.

 


La bataille de Poitiers
Pour se relever du péril qui menaçait de l'amener à la ruine, il fallait que la Gaule franque fût réunie sous une puissante épée


 

 C' était l'époque du règne des gens de guerre. Mais comment solder le dévouement de tous ces gens armés ? Les recettes de Neustrie avaient fondues à gagner les leudes. En Germanie ? En la pauvre Germanie, la guerre ne payait pas la guerre. Comment un chef, si puissant n'aurait-il pas vu à ses pieds les immenses richesses du clergé ? Nul scrupule ne le retint. Même si Charles ne méconnaissait pas la puissance de l'Église et le besoin qu'il avait de son appui, les biens ecclésiastiques furent ravis, et les terres servirent à récompenser ses fidèles. En ces temps, il fallait bien accepter que tout appartienne aux plus forts.
 
Après avoir arraché en Orient d'abord la terre qu'avaient consacré les pas de Jésus, puis la péninsule ibérique, descendant ensuite du haut des Pyrénées, dès 713, les musulmans faisaient leurs premières irruptions en Septimanie. En 719, sous la conduite d'Abd-el-Rhaman, (ou Abderraman ou encore Abdérame), ils ouvrent une brèche sur le flanc sud de la chrétienté en emportant Narbonne de vive force. En 721, de cette tête de pont, ils s'élancent à la conquête de Toulouse. Eudes, alors à Bordeaux arrivent à la rescousse des assiégés toulousains avec tout ce qu'il a pu réunir d'hommes en armes. Le choc des deux armées a lieu le 11 mai 721 et se termine par un premier revers des Arabes qui après une fuite éperdue trouvent refuge dans Narbonne qu' Eudes ne parvient pas à reprendre. Ils refont leurs forces et en 725 repartent à l'assaut de la Gaule. Ils prennent d'abord Carcassonne avant de diriger leurs pas vers l'est, de devenir maître de toute la Septimanie, de fondre sur la Burgondie, et de remonter les vallées du Rhône et de la Saône. La Burgondie abîmée par trop d'indépendance où plus de vingt chefs tant laïcs que clercs se bataillent le pouvoir ne put arrêter ce torrent. Dépassant Lyon, les Arabes saccagèrent Autun le 22 Août 725, (selon les Annales d'Aniane et la Chronique de Moissac), (ou en 731 selon d'autres sources.) et continuent leur course jusqu'au pied des Vosges où ils mettent à sac l' abbaye de Luxeuil. Sur leur passage la cité épiscopale de Langres, les abbayes de Bèze, de Saint Seine sont pillées et brûlées.
Le récit ci-dessous rapporté par M. CHAUME dans "Les Origines du Duché de Bourgogne. T. I p. 59 note I d'après Antiqua Brevaria S. Sequani." apporte quelques détails sur la dévastation du monastère de Saint-Seine :

" Qu'il soit connu de tous, présents et futurs, que le peuple sarrasin(1) s'avança dans cette région pour soumettre la sainte Église de Dieu ; de toute part la Bourgogne était dépeuplée par la plus atroce des dévastations lorsque l'envahisseur parvint à l'abbaye de Saint-Seine, située dans le comté de Mémontois(2). Ce peuple après avoir commis de nombreuses cruautés, pour comble de damnation, s'empara des saints Altigianus et Hilarinus, moines en la très sainte abbaye de Saint Seine et comme l'on raconté nos prédécesseurs les mit cruellement à mort par le glaive ; ils subirent leur bienheureuse passion dans le lieu qu'on nomme Saint-Hilier(3) le X des Calendes(4) de Septembre."

 À   partir des années 729, sous l'impulsion de Abd-El-Rahman, la péninsule ibérique toute entière résonne du cri de la guerre sainte. Sur ses terres toulousaines, Eudes se sent pris en tenaille entre, au sud le danger sarrasin et le nord, où Charles, après avoir mis au pas ses peuples des territoires de Germanie, retourne vers le midi désireux de se venger d'une infidélité supposée du roi Eudes. En 731, Charles fait une brève incursion sous les murs de Bourges. Chargé d'un riche butin il n'attend même pas l'arrivée d'Eudes pour repasser la Loire.
En 732, Abd-El-Rahman, débouche du col de Roncevaux et fond sur l'Aquitaine en commençant par attaquer Bordeaux où se trouve le roi Eudes. Ce dernier ne l'attend pas derrière les remparts. Les deux armées s'affrontent près du confluent de la Garonne et de la Dordogne. L'armée d'Aquitaine subit un désastre. Le flot de l'invasion arabe se répand alors dans toute la Gaule. La frayeur gagne toute l'Aquitaine, la Neustrie, puis toute la Gaule. Une avant-garde légère de sarrasins, parvint même jusqu'au sénonais et attaque la ville de Sens. Le courage de ses habitants et la présence d'esprit de son évêque Ebbon évite à la ville d'être pillée. Désireux de s'emparer des richesses de la basilique de Saint-Martin avant de la détruire, Abd-El-Rahman regroupe ses forces et s'engage vers Tours, saccageant au passage la basilique de Saint-Hilaire. La nouvelle de l'approche d'une formidable armée l'oblige à regrouper ses forces sur Poitiers.
Charles et son armée s'approchent. Il avait déjà été prévenu du danger. L' arrivée d'Eudes, en fugitif, et en général sans armée n'avait fait que renforcer sa conviction de l'imminence du péril. Il n'avait pas attendu pour prendre ses dispositions. Durant tout l'été il avait sonné le ban. Depuis le tréfonds de la Germanie, en passant par Neustrie et Austrasie les trompes avaient résonné. Des flots de combattants, Teutons, Francs, Gallo-Romains et même les restes de l'armée d'Aquitaine se regroupèrent sous sa bannière. Enfin il est prêt. Courant octobre, l'islamisme se trouve face au dernier rempart de la chrétienté, mais aussi de la civilisation gréco-romaine. Moment grandiose. Le sort de l'Occident va se jouer mais le Neustrien ou le géant du Nord, plus préoccupé par le butin, se souciait-il de savoir quelles destinées étaient confiées à leur glaive ?
Les armées face à face s'observent pendant une semaine, puis un jour, à l'aube, Abd-El-Rahman donne le signal. Le cri de guerre musulman "Allah akbar !" (Dieu est grand) retentit sans faire naître un seul frémissement dans les lignes des géants blonds. les guerriers musulmans chargent. Mainte fois répétée, la charge musulmane se brise mainte fois contre le mur des Francs. Abd-El-Rahman conserve néanmoins toujours espoir d'ouvrir une brèche lorsqu'une une clameur l' avertit qu' Eudes avec ses Aquitains viennent de le contourner et pillent leurs richesses entassées sous les tentes. La cupidité l'emporte, ce fut le signal de la débandade pour les guerriers arabes. Alors que le front de bataille d'Abd-El-Rahman s'effondre, le mur des guerriers francs se mit marche. Il culbute, écrase, pique, tranche, frappe de taille et d'estoc, tout se qui met en travers de ses pas. Le crépuscule interrompt le carnage. Dès l'aube, les Francs reforment les rangs prêts à reprendre le combat. Dans le camp adverse, pas de mouvement, seul, y régne un silence profond. Abandonnant butin, s'avouant vaincus, les Arabes avaient pris la fuite pendant la nuit.
Charles, dit la Chronique de Moissace « ayant recueilli les dépouilles de l'ennemi retourna en France dans la gloire de son triomphe ».
 
En 733 la Burgondie sentit encore l'effet de sa force. Il y mâta les cités rebelles de Lyon, de Vienne et de Valence. En 737 encore, Charles Martel se rendit en Burgondie du sud pour y prendre Avignon et poursuit jusqu'à Narbonne. En 739 c'est encore Avignon qu'il lui fallut reprendre. Enfin, en 740, la Burgondie et la Provence, contraintes, pliées, se rangeaient avec amertume et rancœur sous joug du tyran austrasien ; les biens de l'Église complètement pillés ; à Auxerre, les terres de l'évêché avaient été distribuées en bénéfice à six chefs bavarois. Cette année là, Charles n'ayant plus d'adversaire, gouverna en paix ses États de son palais de Verberie-sur-Oise.
Les "germes d'une maladie dans le sang", emportèrent le grand Charles qui s'éteignît le 22 octobre 741 à Quierzy-sur-Oise à l'âge de cinquante-deux ans.




NOTES :
C'est aux Byzantins que nos chroniqueurs ont emprunté le nom de Sarrasins (nomades) par lequel les auteurs gréco-romains désignaient primitivement les tribus errantes de la mer rouge à l'Euphrate.
Quelques légendes appelent Arabes Wandales ou Vandales parce qu'ils venaient de l'Afrique autrefois conquise par les Vandales. (H. Martin - Histoire de France, T. II p. 193)

RENVOIS :
(1)- le texte porte "gentem Wandalicam". On donnait alors le nom de Vandales aux Sarrasins, voir : Notes, ci-dessous)
(2)- Le Comté de Mémontois était un pagus mentionné au VIe siècle et ayant pour capitale Mémont (Côte d'Or, canton de Sombernon).
(3)- Saint Hélier (Côte d'Or, canton de Vitteaux) ancienne possession de Saint-Seine
(4)- Le 23 Août 731


 

Édition 2009