La vie de saint Gontran — Roi de Bourgogne


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Ce texte est la reproduction intégrale du texte se rapportant à la vie de saint Gontran tiré de : 
LES PETITS BOLLANDISTES - VIES DES SAINTS
D’après le Père GIRY - Par Mgr Paul GUÉRIN
Bloud et Barral – Paris (1876)
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SAINT GONTRAN, ROI DE BOURGOGNE († 593)

SAINT GONTRAN, ROI DE BOURGOGNE
525-593.— Papes : Jean Ier : Grégoire le Grand
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La grâce surabonda où le pêché avait abondé
Rom., v, 20.

Les Saints qui ont eu des violentes passions à vaincre et des crimes à expier, nous encouragent à combattre vaillamment : ils enlèvent aussi toute excuse à notre lâcheté native qui se persuade volontiers que la perfection est le fruit d'un caractère naturellement vertueux
Saints de Dijon


Gontran(1) était fils de Clotaire Ier, roi des Francs, et d'Ingonde ou Indegonde, sa troisième femme, et petit-fils du grand Clovis. Clotaire mourut en 561, laissant quatre fils qui se partagèrent ses Etats. Caribert eut le royaume de Paris : Chilpéric celui de Soissons : Sigebert celui de Metz, et notre Gontran celui d'Orléans avec la Bourgogne. Il préféra pour sa capitale Chalon-sur-Saône.
Il ne fut ni heureux mari, ni heureux père. On croit généralement que Vénérande, dont il eut un fils, n'était pas sa femme légitime. Ce fils, nommé Gondebaud, mourut jeune et par le poison. Ensuite, il épousa Marcatrude, fille de Magnacaire(*), qui lui donna encore un fils : il mourut aussi en bas âge, et sa mort fut bientôt suivie de celle de sa mère, qui s'était attirée l'indignation de Dieu et du roi, son mari, en faisant empoisonner le petit Gondebaud. Enfin, il prit en mariage Austrechilde, dont il eut Clotaire et Clodomir : mais le premier ne vécut que dix ans, et le second quatre : ainsi le roi se trouva sans enfants et sans héritiers. Au reste, parmi ces afflictions domestiques, il retint toujours la force et la constance d'un véritable chrétien : et comme saint Paul écrit que toutes ces choses contribuent à la sanctification des élus, il s'en servit avantageusement pour s'humilier davantage devant Dieu, et pour s'attacher à lui plus parfaitement. Dégoûté du mariage, après la mort de la reine Austrechilde, il ne voulut pas contracter une autre alliance, soit par amour de la continence, soit pour être plus libre de s'adonner à la pratique des bonnes œuvres propres à son rang. De si beaux exemples sanctifièrent sa famille. Ses deux filles Clodoberge et Clodehilde renoncèrent aux vanités du monde et consacrèrent à Dieu leur virginité.
Il eut de grandes affaires à démêler avec ses frères, avec ses neveux et avec des étrangers : mais il s'y comporta toujours avec une droiture, une générosité et une grandeur d'âme tout à fait extraordinaires. L'aîné de ses frères étant mort sans enfants mâles, sa succession devait être partagée entre notre Saint, Chilpéric et Sigebert : comme cela ne put se faire sans de grandes contestations, il fit assembler un concile à Paris, pour terminer les choses à l'amiable et sans guerre, et s'en rapporta au jugement des évêques qui s'y trouvèrent. On convint de certaines conditions auxquelles les trois rois s'obligèrent par serment : mais il fut seul à les garder. Ses frères étant tous deux morts malheureusement, peut-être, comme il le croyait, en punition de leur manque de foi, il oublia les sujets de mécontentement qu'il pouvait avoir contre eux, et eut soin de leurs enfants comme des siens propres. Il n'imita pas en cela l'ambition de son père, qui, pour avoir la portion de Clodomir, son frère, s'était défait des petits princes ses héritiers : mais, se contentant de la part qui lui était échue, il tâcha de conserver à ses neveux celles que leurs pères leur avaient laissées en mourant. Il prit même la tutelle de Clotaire II, fils de Chilpéric, et âgé seulement de quatre mois, le fit baptiser à Nanterre, auprès de Paris, avec une grande solennité : le tint sur les fonts de baptême, lui donna le nom de Clotaire, et le mena par toutes les villes des Etats de son père, afin de l'y faire reconnaître pour roi et pour légitime Seigneur. Il ne fut pas moins favorable aux enfants de Sigebert. Ingonde, sa fille, avait été mariée à saint Herménigilde, fils de Leuvigilde, roi des Visigoths, en Espagne : et après mille traitements indignes que Goswinde, belle-mère de son mari, lui avait fait souffrir, après le martyre du même saint Herménigilde, son époux, elle avait été contrainte de s'enfuir, et de se mettre entre les mains des Romains avec un fils unique qu'elle avait, et était morte en Afrique. Saint Gontran, animé d'un saint zèle et d'une juste colère, voulut venger cette bonne nièce, qui n'avait été persécutée que pour la foi : il envoya de grandes armées en Espagne, et fit beaucoup de prières pour l'heureux succès d'une expédition qui paraissait si équitable. Si la chose ne réussit pas comme il l'espérait, si ses armées périrent misérablement par la mauvaise intelligence des chefs et par une surprise des Visigoths, cela ne diminua rien de son mérite et de sa gloire, car il n'en a pas moins fait paraître son zèle pour la religion et pour l'honneur de Dieu, et sa générosité à soutenir les justes intérêts de ses proches. Ce fut une secrète conduite de la Providence de Dieu, qui, d'un côté, était irrité pour les sacrilèges et les impiétés que les armées de Gontran avaient commises dans leur marche, à son insu : et, de l'autre, voulait faire voir qu'il se réserve à lui seul la vengeance du sang des martyrs.
Pour ce qui est de Childebert, fils du même Sigebert, il l'adopta, et l'institua son héritier et successeur de tous ses Etats : et quoique ce jeune prince en usât depuis fort mal avec lui, et payât ses bontés d'ingratitude, néanmoins, attribuant cette mauvaise conduite à la malice de ses conseillers plutôt qu'à lui-même, il lui pardonna tout fort aisément et le mit en possession de son royaume : nous pouvons ainsi le comparer à David, qui aimait son fils Absalon, et voulait mourir pour lui, lors même que ce fils dénaturé tâchait de lui ôter la vie.
Si saint Gontran fut si bon envers les enfants de ses frères, il ne le fut pas moins envers Frédégonde et Brunehault, femmes si décriées dans notre histoire. Car, quoique Frédégonde eût plusieurs fois attenté à sa vie, et qu'il eût mille autres sujets d'indignation contre elle, il ne voulut jamais la livrer à son neveu Childebert, qui la voulait faire mourir, comme celle qui avait fait assassiner son père : saint Gontran n'oubliait pas qu'elle était femme de Chilpéric, son frère, et mère de Clotaire, son neveu. Et pour Brunehault, femme de Sigebert et mère de Childebert, il en souffrit avec une patience invincible une infinité d'injures et de perfidies.
Mais ce qui est le plus recommandable en ce grand prince, c'est son respect pour les évêques et pour les prêtres ;  son zèle pour la conservation et pour le rétablissement de la discipline ecclésiastique ;  son soin infatigable pour la bonne police de son Etat et pour l'observation des lois anciennes : sa magnificence pour la construction et la dotation des églises et des monastères, et sa tendresse pour les pauvres et les malheureux. Etant devenu tuteur de Clotaire II, il se servit avantageusement de l'autorité que cette tutelle lui donnait dans la Neustrie, pour faire rétablir saint Prétextat, archevêque de Rouen, sur son siège. Il appelait ordinairement les plus saints évêques de ses Etats à son conseil : il était persuadé que, plus dégagés de leurs intérêts propres, ils étaient aussi plus zélés pour le bien public et plus tendres pour les misères et les nécessités du peuple. Quelques prélats d'Aquitaine avaient favorisé Gombault, qui se disait faussement fils de Clotaire Ier et, sous cette qualité prétendue, voulait se faire reconnaître pour roi dans une partie du royaume de notre Saint. Il avait d'autant plus de raison de les punir, qu'étant plus éclairés que ses autres sujets, ils devaient reconnaître plus facilement cette imposture :  néanmoins, après leur en avoir fait une douce réprimande qui les couvrit de honte, aussi bien que le souvenir de leur trahison, il leur pardonna et les reçut même à sa table. Il oublia aussi sans peine la faute de Théodore, évêque de Marseille, et celle de Pallade, évêque de Saintes, qui avaient favorisé un parti contraire à ses droits. Saint Grégoire de Tours raconte lui-même le favorable accueil qu'il lui fit trois ou quatre fois, quoiqu'il le vint trouver en faveur de quelques princes et seigneurs qui l'avaient offensé.
En l'année 567, Gontran avait eu une occasion bien douloureuse de manifester son zèle pour l'honneur et la discipline de l'Eglise. Les sièges épiscopaux d'Embrun et de Gap étaient occupés par deux frères, Salonius et Sagittaire. Ils avaient été disciples de saint Nizier, de Lyon, qui les avait ordonnés diacres, trompé par ce masque de vertus dont l'ambition sait se parer pour arriver aux honneurs. Le masque tomba dès qu'ils furent parvenus à l'épiscopat et ils allièrent avec le ministère le plus saint, la vie la plus criminelle. Gontran fut vivement affligé de ces scandales, d'autant plus funestes qu'ils venaient de plus haut. Plusieurs fois déposés et plusieurs fois rétablis sur leur siège par la bonté de Gontran, ils abusèrent constamment des dons de Dieu et de l'indulgence des hommes. Enfermés une dernière fois dans la basilique de Saint-Marcel, ils parvinrent à s'échapper. Sagittaire fut tué dans une bataille, les armes à la main contre son Prince. Dieu, en permettant cette chute effrayante, rappelait à notre Saint que celui qui commande aux autres doit prendre garde de tomber lui-même.
Comme il était persuadé que la plupart des maux qui sont dans les Etats viennent de ce que la discipline ecclésiastique est négligée, et de ce que les prélats abandonnent leur troupeau pour vaquer à des affaires séculières, il fit célébrer plusieurs conciles, et principalement à Lyon, à Valence, à Châlon et à Macon, où l'on fit des règlements très salutaires pour le bien de l'Eglise : il publia un édit, daté de la vingt-quatrième année de son règne, et adressé à tous les évêques et à tous les juges des provinces de son obéissance : il y exhorte les évêques à veiller à la prédication de la parole de Dieu, et à exercer eux-mêmes leur charge sans les commettre à des vicaires, et à prendre soin de corriger et de gouverner saintement le peuple de Dieu :  quant aux juges, il leur commande d'administrer soigneusement la justice sans se laisser corrompre par faveur ni par argent. L'archevêché de Bourges étant venu à vaquer, plusieurs briguèrent cette charge auprès de Gontran et lui offrirent même des présents pour l'obtenir : mais il leur fit cette sage réponse digne d'un roi très-chrétien : « Ce n'est pas notre coutume de vendre le sacerdoce, ni la vôtre de l'acquérir par des présents : car, en le faisant, nous encourrions l'infamie d'un honteux trafic : et, pour vous, vous mériteriez d'être comparés à Simon le magicien ». Ainsi, sans s'arrêter à leurs brigues, il choisit pour cette dignité Sulpice, surnommé Sévère.
Il avait un profond respect pour le droit d'asile, dont jouissaient alors les églises et les monastères. Un assassin, soudoyé par Frédégonde, s'étant caché dans l'église Saint-Marcel, fut découvert au moment où il allait exécuter son criminel dessein. Gontran ne permit pas qu'on le mît à mort. Il prit sous sa protection une jeune fille qui s'était réfugiée dans la même église, après avoir tué le duc Amolon qui attentait à son honneur.
Les généraux qu'il avait envoyés en 586 contre les Visigoths d'Espagne ayant été entièrement défaits, cherchèrent un asile dans la basilique de Saint-Symphorien d'Autun, afin d'éviter la juste colère de ce Prince assez prompt dans le premier mouvement. Gontran s'étant rendu en cette ville pour la fête de saint Symphorien, les généraux eurent permission de paraître devant lui. Le Prince leur fit un discours où se peint fidèlement son caractère. Après leur avoir rappelé les excès dont ils s'étaient rendus coupables, il ajouta : « On n'obtient pas la victoire par de tels sacrilèges. N'en doutez pas, c'est là ce qui affaiblit nos bras dans le combat, ce qui émousse nos épées et rend inutiles nos boucliers. Si c'est ma faute, que Dieu me punisse ! Mais si c’est vous qui méprisez mes ordres, il faut que vos têtes soient abattues, pour servir d'exemple à toute l'armée......, il vaut mieux faire mourir quelques-uns des chefs que d'exposer toute une nation aux traits de la colère de Dieu ». Malgré ces effrayantes menaces, ce roi plein de clémence se contenta de priver de leur charge quelques-uns de ces ducs.
Ce saint roi était véritablement un prince de paix : il eut toujours grand soin de la conserver parmi son peuple, de la rétablir dans toute la. France entre ses frères et ses neveux, lorsqu'il la vit rompue. Ses sujets ne furent point opprimés durant son règne. Ayant pris la régence des Etats de Chilpéric, son frère, sous la minorité de Clotaire, il en bannit les exactions, et eut soin de faire indemniser ceux qui avaient été dépouillés de leurs biens dans le règne précédent.
Ses aumônes étaient grandes et continuelles. Il se distingua surtout par la magnificence de ses fondations. Il donna plusieurs riches domaines au monastère de Saint-Symphorien d'Autun et à celui de Saint-Bénigne de Dijon. Il établit à Dijon la psalmodie continuelle sur le modèle du monastère d'Agaune(2), où les moines divisés en plusieurs chœurs se relevaient les uns les autres pour chanter jour et nuit les louanges de Dieu. Il fonda dans le faubourg oriental de Châlon le grandiose monastère de Saint-Marcel. Genève lui doit la belle basilique de Saint-Pierre bâtie à la place d'un temple d'Apollon. On croit avec assez de vraisemblance qu'il fonda l'abbaye de Saint-Valérien à Tournus. L'église de Mâcon eut aussi part à ses largesses ; il lui donna Romenay et réunit à Saint-Vincent les abbayes de Saint-Clément, Saint-Etienne, Saint-Laurent qui existaient dès le IVe siècle. Voilà pour la Bourgogne proprement dite. — II donna le désert des Vosges au moine irlandais saint Colomban, qui alla y fonder Luxeuil (585). — En Franche-Comté, plusieurs établissements monastiques ont eu Gontran pour fondateur. C'est ainsi qu'on lui attribue l'établissement du prieuré de Saint-Amour. « Gontran », dit la légende, « ressentant une très grande piété envers les martyrs de la légion Thébaine et voulant vénérer leurs reliques, entreprit vers le milieu du VIe siècle un pèlerinage à Saint-Maurice en Valais. Le clergé et les citoyens, touchés de la piété du Prince, lui donnèrent les reliques insignes de saint Amour et saint Viatre, soldats de cette légion qui avaient été massacrés pour la foi. Aussitôt le Prince promit d'offrir ces reliques à la première ville de son royaume qu'il rencontrerait à son retour. Or, quand il arriva à Vincelle, au mois d'août, il se souvint de sa promesse et gratifia cette ville des précieuses reliques. Depuis ce temps, ce lieu, situé dans le diocèse de Saint-Claude, a reçu le nom de Saint-Amour(3) ». D'après certaines chroniques, le roi Gontran aurait élevé dans la même province un monastère plus important encore que celui de Saint-Amour : il serait le vrai fondateur de la célèbre abbaye de Baume-les-Dames. Mais aucune province de l'ancien royaume de Bourgogne ne reçut du saint roi Gontran des bienfaits aussi grands et aussi durables que la Maurienne, en Savoie. Dès les premières années de son règne, il apprit par la renommée les nombreux miracles qui s'opéraient auprès des reliques de saint Jean-Baptiste, apportées d'Alexandrie par sainte Thècle. Sa piété en fut touchée et il résolut de donner un témoignage éclatant de sa dévotion envers le Précurseur. Il envoya dans la ville de Maurienne des officiers chargés d'y faire construire une église digne du précieux dépôt qu'elle devait recevoir : quand elle fut achevée, il invita saint Isiche II, archevêque de Vienne, à en faire la consécration qui eut lieu vers l'année 565, la quatrième du règne de Gontran.
La Maurienne avait déjà été démembrée du diocèse de Turin et réunie à celui de Vienne. Des événements politiques dont nous devons dire deux mots n'avaient pas été étrangers à cette séparation. Le Seigneur, qui aime à purifier dans le creuset de l'affliction la vertu de ses serviteurs, permit que dans le temps même où Gontran faisait tous ses efforts pour épargner à son royaume les horreurs de la guerre, les Lombards vinssent mettre à feu et à sang plusieurs de ses provinces. Ces Barbares, dont une partie était encore païenne et l'autre infectée de l'hérésie arienne, firent une première incursion dans les Gaules en 568, l'année même de leur établissement en Italie. Ils franchirent les Alpes et dévastèrent le Haut-Dauphiné. En vain Gontran leur opposa une armée commandée par Périce ;  elle fut taillée en pièces et les Lombards retournèrent en Italie, chargés de butin. Enhardis par ce succès, ils crurent que rien ne pourrait leur résister, et presque chaque année la France les vit passer la frontière. Gontran envoya contre eux le patrice Mommol, qui était le plus grand homme de guerre de ce temps-là. Plus habile et plus heureux, il les défit et passa presque toutes leurs troupes au fil de l'épée. Après l'expulsion des Lombards, Gontran voulut compléter son œuvre, en établissant un siège épiscopal dans la ville de Saint-Jean et en séparant ainsi les vallées de Maurienne et de Suse, du diocèse de Turin. Celui-ci appartenant aux Lombards, Gontran dut naturellement désirer de soustraire ses sujets à une juridiction spirituelle étrangère et à des relations trop fréquentes avec des barbares qui, en Italie, dépouillaient les églises, tuaient les prêtres, ruinaient les villes, et qui venaient de porter le massacre et l'incendie dans ses provinces. Néanmoins son zèle pour le bien spirituel de ses peuples et sa dévotion envers saint Jean-Baptiste eurent certainement la plus grande part dans la fondation de cet évêché qui eut un Saint pour premier évêque, c'est-à-dire saint Felmase. Après la destruction de l'armée lombarde, Gontran s'appliqua à réparer les désastres de l'invasion.
Ce fléau avait cessé, quand un autre vint jeter la désolation dans les Gaules. Grégoire de Tours sortant un jour du palais de Chilpéric, roi de Soissons, et frère de Gontran, rencontra dans la cour saint Salvi, évêque d'Albi. Après qu'ils eurent conversé quelque temps à l'écart, Salvi dit en montrant le palais : « Voyez-vous sur le toit de cette maison, ce que j'y remarque ? — J'y vois », répondit Grégoire, « les nouveaux ornements que le roi y a fait placer depuis peu ». Salvi lui demanda s'il ne voyait pas autre chose. —- Non, répondit Grégoire, qui croyait que le saint évêque voulait plaisanter, — Et moi, dit Salvi, en jetant un profond soupir, je vois le glaive de la justice divine tiré du fourreau et suspendu sur cette maison. La prédiction ne tarda pas à s'accomplir. En 580, il y eut des tempêtes, des incendies, des inondations, des tremblements de terre. Ces fléaux furent suivis d'une dyssenterie (**), contagieuse appelé feu de Saint-Antoine et qui n'est probablement rien autre que le choléra moderne. Après avoir désolé les provinces de Chilpéric, la contagion envahit le royaume de Bourgogne : le saint roi fit alors faire une distribution de tout ce qui était nécessaire pour l'assistance des pauvres et veilla à ce qu'on prît un soin très particulier des malades. Il passa les nuits en prières, jeûna, veilla : enfin, il se présenta à la justice divine comme une victime publique pour ses sujets. — Ceux-ci le regardaient avec vénération et respectaient plus encore en lui la qualité de Saint que celle de Souverain. On lui arrachait les franges de ses vêtements pour les appliquer aux malades : une femme en guérit son fils d'une fièvre quarte, on lui amenait même des possédés, et Grégoire de Tours dit avoir été témoin du pouvoir qu'il avait sur eux. Peu de rois furent aussi populaires. Il visitait ses sujets dans leur maison et s'asseyait à leur table : quand il entrait dans une ville, le peuple sortait en foule au-devant de lui, en criant :  Noël, Noël, vive le Roi !
Sa dévotion, qui avait toujours été fort grande, s'augmenta encore aux dernières années de sa vie : il y redoubla ses aumônes, ses austérités et ses prières, et notre martyrologe assure qu'il s'adonna entièrement aux exercices d'une vie parfaitement chrétienne et spirituelle. C'est dans ces saintes pratiques qu'il eut le bonheur de finir sa vie, pour aller régner avec Jésus-Christ dans le ciel, comme il l'avait fait régner par sa piété sur la terre.
Il mourut à Châlon, le 28 mars de l'an 593. Saint Grégoire de Tours parle des miracles de ce saint monarque, et dit qu'il a vu souvent des possédés délivrés en son nom. Il fut enseveli dans l'abbaye de Saint-Marcel, qu'il avait fondée.
 
Toutes les actions de Gontran ne furent pas saintes : ainsi on lui reproche les mœurs de sa jeunesse :  on l'accuse d'avoir fait mourir, par complaisance pour sa dernière femme Austrechilde, sous de légers prétextes(***), deux frères de Marcatrude, sa femme précédente : on ne considère pas non plus comme juste la mort de deux médecins d'Austrechilde qui n'avaient pu guérir cette princesse, et celle de son chambellan Chundon : mais on ratifiera le titre de bon, que lui donne le peuple, et celui de saint qu'il a dans l'Eglise : on le considérera comme un prodige de piété, de douceur, de générosité, si l'on considère qu'il pleura les fautes dont nous avons parlé ; qu'il pardonnait constamment les injures, ne répondait que par des bienfaits à l'ingratitude et aux attentats de ses belles-sœurs ; qu'il avait en vue la justice, la vérité, le bonheur de ses sujets, chez ce peuple franc où le meurtre était une habitude et ne se punissait que par quelques pièces de monnaie, à une époque où « un jour ne se passait pas sans meurtre, une heure sans lutte, un instant sans deuil », dit Grégoire de Tours. Dans le cœur de Gontran le christianisme vainquit la barbarie : il fit pénitence de ses péchés, il se corrigea, il n'agit plus que par crainte et amour de Dieu, et cela dans les circonstances les plus difficiles : il devint chaste dans un siècle immoral et féroce : il fut un Saint.



CULTE ET RELIQUES DE SAINT GONTRAN

Son tombeau était presque entièrement ruiné lorsque, vers l'an 1435, Jean Rolin, prieur de Saint Marcel, lui éleva dans une chapelle de la même église un magnifique mausolée. Ainsi fut ranimée la mémoire du saint roi dans l'esprit des peuples de Bourgogne. Il lui érigea aussi une statue qui se voit encore à l'entrée de l'église Saint Marcel. Au XVIe siècle, les Huguenots ruinèrent le tombeau et la chapelle : ils jetèrent au vent les cendres de saint Gontran, brisèrent et dissipèrent ce qui restait de ses os, à la réserve de son crâne que l'on sauva de leur fureur et que l'on conservait naguère dans un chef d'agent. La cathédrale de Saint-Jean de Maurienne avait, on ne sait à quelle époque, obtenu un bras de son fondateur, et le conserva jusqu'en 1793, où il fut jeté à la rue et disparut avec les autres reliques. Le clergé et les fidèles ont toujours honoré la mémoire de Gontran comme celle d'un Saint, et son nom a été inscrit dans les calendriers des églises. Les anciens martyrologes qui portent le nom de saint Jérôme, ceux d'Usuard, de Notker, de Bède, de Wandelbert et d'autres encore, marquent sa fêle au 28 mars. On la trouve également indiquée au même jour dans le martyrologe romain et dans l'ancien martyrologe du Jura ou de saint Oyend de Joux. Au XIVe siècle, Aimon II de Mioland, évêque de Maurienne, établit sa fêle pour la ville de Saint-Jean et une paroisse voisine de la ville qui doit son nom de Villargondran au roi de Bourgogne. Supprimée pendant la Révolution, cette fête a été rétablie en 1853 avec l'autorisation da Saint-Siège et étendue à tout le diocèse. Une médaille de Gontran frappée à Sens fait voir qu'il rapportait à Dieu le succès de ses armes : elle a pour légende Guntacrammus R, et au revers une victoire ailée sur un char tenant une croix.
Saint Gontran est quelquefois représenté embrassant un pauvre ou distribuant l'aumône à des malheureux. Ou bien : un rat, une belette, d'autres disent un lézard, lui fait trouver des trésors dans un souterrain plein de coffres et de monceaux d'or. On rapporte que pour lui faciliter ses largesses, sans que le peuple eût à souffrir des impôts, Dieu lui fit trouver des trésors considérables. La légende raconte la chose d'une façon particulièrement poétique. Gontran était endormi à la suite d'une chasse. L'écuyer qui l'accompagnait vit sortir de la bouche du roi une petite bête qui se dirigea vars un ruisseau. Comme elle semblait fort embarrassée pour le franchir, l'écuyer mit son épée sur les deux berges en guise de pont. Par ce moyen, l'animal gagna au-delà de l'eau une fissure dans la montagne d'où il revint, en prenant la même route, dans la bouche du prince, comme s'il eut voulu lui rendre compte de son voyage. Lorsqu'il se réveilla, Gontran raconta à son écuyer qu'il venait d'avoir un songe étrange : un pont de fer l'avait conduit à une montagne où des trésors éblouissants s'étaient montrés à ses yeux. L'écuyer, encouragé à dire son mot, exposa ce qu'il avait vu en même temps : et la coïncidence des deux récits suggéra l'idée de fouiller la cachette qui se trouva renfermer des valeurs énormes. La tradition locale, en Franche-Comté, attribue à une trouvaille de ce genre la fondation de la célèbre abbaye de Beaume-les-Dames.



1.— Gontram ou Guntchramme.
2.— Saint-Maurice, en Valais.
3.— Ordo du diocèse de Saint-Claude, an. 1852.

Nous avons consulté, pour cette vie de saint Gontran :  Petits Bollandistes, 6e édition : Vies des Saints de Franche-Comté, Besançon, 1856 : l e Père Cahier, Caractéristiques des Saints, Paris, 1867 : Histoire hagiologique du diocèse de Maurienne, par M. l'abbé Truchet, Chambéry, 1867 : Légendaire d'Autun, Paris, 1850 : Annales hagiographiques de France, t. VI.
 

N. d. R.
* - Magnacaire, duc des Francs transjurans était le père de Marcatrude 2ème femme de Gontran qu'il avait répudié vers 565.
**— Mot orthographié avec deux "s" dans le texte.
***— Le roi Gontran égorgea de son épée deux fils de Magacaire parce qu'ils proféraient contre la reine Austrechilde et ses enfants beaucoup d'imprécations et de malédictions

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